Hervé Berbille revient sur le rapport de l'Afssa

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Posté par AVF le 20 juin 2009

Interview d’Hervé Berbille pour le site « Le Journal Santé » du Nouvel Observateur

(Interview réalisée le 20/06/2005 Par Clémence Lamirand)
http://sante.nouvelobs.com/site/interview.asp?ID=126&Rub=Nutrition

L’Afssa, agence française de sécurité sanitaire des aliments, a rendu un rapport le 9 mars dernier sur les phyto-oestrogènes. Elle a évalué la sécurité et les bénéfices de ces molécules issues du monde végétal, molécules qui ont quasiment la même structure qu’une hormone femelle, l’oestradiol, et qui pourraient donc la remplacer. De nombreuses Françaises achètent aujourd’hui des extraits de soja riches en phytoestrogènes pour prévenir les bouffées de chaleur de la ménopause. Les conclusions du rapport de l’Afssa, qui compte quelques 370 pages, sont sans appel : « la consommation de phyto-oestrogènes ne peut être considérée anodine a priori, puisqu’ils interfèrent avec le système hormonal » peut-on lire dans le communiqué de presse de l’Afssa. L’agence précise également que « les études concernant les phyto-oestrogènes ne permettent pas à ce jour d’établir un effet des phyto-oestrogènes sur les bouffées de chaleur ». Hervé Berbille, qui dirige la société Bionovation spécialisée dans la mise au point d’aliments, entre autres d’aliments à base de soja, a tenu à répondre à ce rapport qui met en cause les propriétés de ces aliments.

 

Essaie-t-on, selon vous, en France de diaboliser le soja ?

En ce moment, on parle beaucoup du soja. Et les abus de langage sont d’ailleurs nombreux. Je tiens à préciser que si les phyto-oestrogènes sont effectivement issus du règne végétal, ils ne peuvent être considérés à proprement parler comme des oestrogènes.

Ainsi, les scientifiques préfèrent souvent l’usage du terme « isoflavones », plus précis à bien des égards. Quoiqu’il en soit, le choix sémantique, « isoflavones » ou « phyto-oestrogènes », influe lourdement sur la perception des consommateurs. Cet aspect n’a pas échappé aux détracteurs du soja qui ont su habillement exploiter le terme de « phyto-œstrogène » et les peurs diffuses qu’il peut véhiculer.

J’ai d’ailleurs une anecdote au sujet des abus de langage : en 1997, L’European Science Environment Forum a effectué en Grande-Bretagne un sondage sur l’eau en parlant de « dihydrogène monoxyde » et en expliquant que « c’est un composé chimique utilisé en très grande quantité par l’industrie, connu pour être à l’origine de fuites et d’infiltrations fréquentes et que l’on trouve régulièrement dans les rivières et dans la nourriture animale et humaine ». Le questionnaire indiquait en outre que « cet élément est un composant essentiel des pluies acides et contribue sous sa forme gazeuse à l’effet de serre ». Ainsi les deux tiers des interrogés répondirent-ils « oui » à la question de savoir s’il fallait règlementer, voire interdire l’utilisation de ce composé chimique dangereux dans l’UE. Ce « composé chimique dangereux » n’est pourtant rien d’autre que l’eau !

Que peuvent apporter à l’organisme les phyto-oestrogènes ?

Les propriétés des phyto-oestrogènes (isoflavones) font d’eux des nutriments tout à fait remarquables : ils s’apparentent en fait à des régulateurs hormonaux tout en exerçant une activité antiradicalaire appréciable. Comme le résume très bien Martin LaSalle (Réseau Proteus) « Le soja (…) peut agir de deux façons (…) : soit bloquer les effets négatifs d’une trop grande production d’oestrogènes, ou encore combler les besoins si le corps en produit insuffisamment ». En d’autres termes, un nourrisson ne changera pas de sexe, et une femme ménopausée ne retombera pas en adolescence s’ils consomment des préparations à base de protéines de soja ou des compléments alimentaires riches en phyto-oestrogènes…

De nombreuses études confirment chaque jour l’intérêt du soja dans la prévention de nombreuses maladies. Elles suggèrent également une parfaite innocuité au point de les placer parmi les nutriments les plus en vue dans la famille des « nutraceutiques » (littéralement « aliments santé »).

Les études montrent que le soja prévient la survenue des cancers (1) (comme la plupart des fruits et légumes…), que les isoflavones de soja sont de surcroît capables d’induire l’apoptose (2), c’est-à-dire le « suicide » sélectif des cellules cancéreuses tout en épargnant les cellules saines. Cette dernière propriété est partagée par les phyto-oestrogènes du trèfle (3), ceux des haricots autres que le soja (coumestrol) (4) ou bien encore ceux contenus dans les céréales (lignanes) (5). Il faut enfin préciser que ces propriétés ne concernent pas seulement les phyto-oestrogènes. En effet, le resvératrol, la lutéine, le lycopène et d’autres caroténoïdes induisent également l’apoptose.

Que pensez-vous du rapport de l’Afssa sur le soja ?

Le 9 mars dernier, l’Afssa a rendu un surprenant rapport intitulé « Sécurité et bénéfices des phyto-estrogènes apportés par l’alimentation ».

Visiblement agacée par le succès des phyto-oestrogènes qui osent revendiquer une simple atténuation des désagréments de la ménopause, la DGCCRF (répression des fraudes) saisit l’Afssa, comptant sur son rapport pour y mettre bon ordre. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on ne doit pas être déçu du coté de la DGCCRF.

Alors que d’innombrables études tant cliniques qu’épidémiologiques attestent à la fois de l’efficacité et de l’innocuité des phyto-oestrogènes pour atténuer (et non pas supprimer) les désagréments de la ménopause, l’Afssa conclut que cet effet bénéfique est attribuable à « un fort effet placebo ». On peut se demander au passage comment l’Afssa différencie un fort d’un faible effet placebo ! D’autre part, tous les médicaments (en l’occurrence les phyto-oestrogènes n’en sont pas) sont susceptibles d’induire un effet placebo. C’est d’ailleurs pour cela que les études cliniques sont menées en « double aveugle » : les patients et les médecins traitants ignorent respectivement s’ils reçoivent ou administrent le principe actif à évaluer ou un placebo.

Autre omission très révélatrice relevée dans le rapport l’Afssa : « une étude (portant sur des garçons et filles nourris avec des préparations pour nourrissons à base de soja) a montré un allongement de près 2 jours de la durée du cycle chez les filles » sans aller toutefois jusqu’à préciser que cela induisait un effet protecteur vis-à-vis des cancers en réduisant ainsi l’exposition aux oestrogènes humains (6), ce qui confirme le rôle régulateur des phyto-oestrogènes. L’Afssa ne mentionne cependant aucun effet chez les garçons alors que les adversaires du soja les plus hystériques affirment qu’il les « féminise »…

Peut-on donner des laits infantiles à base de soja aux enfants ?

L’Afssa estime que les nourrissons ne devraient pas être exposés au soja avant trois ans. C’est un coup d’épée dans l’eau puisque le « lait » de soja (tonyu) n’a jamais été préconisé par quiconque d’un tant soit peu responsable (au même titre que le lait de vache en l’état, également fortement déconseillé par les pédiatres). L’Afssa a tout de même reconnu qu’« il n’a pas été observé jusqu’à présent de troubles particuliers chez les enfants et nourrissons nourris avec des préparations à base de soja ». Cela a au moins le mérite de la clarté, mais dans un premier temps seulement puisque l’Afssa s’empresse d’ajouter : « toutefois on ne dispose pas d’étude à long terme portant sur la fertilité ».

Je tiens tout de même à préciser que les premières préparations pour nourrissons à base de soja furent commercialisées très précisément en 1950. Deux études publiées dans le prestigieux JAMA concluaient à une absence d’effet sur le fertilité (« Exposure to soy formula does not appear to lead to different general health or reproductive outcomes ») (7; 8). Mieux encore, une étude montre que les isoflavones de soja améliorent la fertilité des femmes ! (9). D’autres études plus récentes, également publiées dans des revues de références (Journal of Nutrition notamment), attestent de l’intérêt et de l’innocuité des préparations pour nourrissons à base de soja (10,11).

Malgré tous ses efforts, l’Afssa ne parvient pas à mettre en évidence le moindre danger lié à l’usage de ce type de préparations (encore une fois, à ne pas confondre avec le « lait » de soja ou tonyu qui n’est pas dangereux mais simplement inadapté). Néanmoins, l’Afssa en déconseille l’usage jusqu’à 6 mois à cause de possibles allergies. Si l’on retient cet argument et sachant que l’allergie au lait de vache est quatre fois plus fréquente que celle au soja, on peut se demander quelles préparations pour nourrissons donner aux bébés qui ne bénéficient pas de l’allaitement maternel…

Comment pouvez-vous avoir un avis si différent de celui de l’Afssa, sur un même sujet : le soja ?

L’Afssa se focalise sur les études effectuées sur modèle animal tout en récusant celles effectuées chez l’homme, c’est un choix. Il faut cependant se souvenir que l’huile de colza ne se remit jamais de l’annonce faite en 1970 : une étude indiquait en effet qu’elle provoquait des lésions cardiaques chez le rat. Même si elle constitue de très loin la meilleure huile alimentaire disponible sur le marché (grâce à son ratio quasiment parfait en oméga 3/6/9), et est la moins chère, l’huile de colza ne dépasse pas 3% de part de marché. Pourtant elle protège mieux que n’importe quel autre aliment le système cardio-vasculaire (12 ; 13)… L’huile de colza contient en outre un composé anti-cancéreux récemment identifié (canolol) (14) et protège vraisemblablement de la survenue des maladies neurodégénératives (Alzheimer). Mais la rigueur scientifique est visiblement impuissante à inverser la rumeur médiatique… Plutôt désabusé, le Pr. Entressangles me confiait un jour « peut-être faudrait-il augmenter le prix de l’huile de colza pour que les gens en consomment davantage… ».

A noter enfin pour en terminer avec les huiles que l’on découvrira un peu plus tard que l’huile de tournesol provoque des lésions cardiaques chez le rat et favorise les phénomènes inflammatoires, les maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer (15), les cancers (16), l’obésité (17)…et les accidents coronariens (18) chez l’Homme !

Que faut-il retenir, selon vous, de ce rapport de l’Afssa ?

La conclusion du rapport de l’Afssa peut se résumer de la façon suivante : les compléments à base de phyto-oestrogènes concentrés ne parviennent pas à atténuer de simples bouffées de chaleur mais, à très faibles doses, ils peuvent vous faire changer de sexe ! Cela pourrait prêter à sourire … Mais c’est dommage car le soja pourrait, parmi d’autres végétaux, occuper une place de choix dans l’alimentation en raison de ses nombreuses déclinaisons culinaires et de ses propriétés contre l’obésité par exemple (19).

Le cancer, deuxième cause de mortalité en France constitue lui aussi une autre préoccupation majeure en terme de santé publique. Or, une récente étude vient d’identifier dans le soja un prometteur peptide (une « petite » protéine) anti-cancéreux dénommé lunasin (20). Ce peptide s’ajoute à la liste des autres nombreux nutriments anti-cancéreux particulièrement puissants déjà identifiés dans le soja : acide phytique (Inositol hexaphosphate) (21), inhibiteur de Kunitz (22) et, dans une moindre mesure, tocophérols (23), fibres solubles, etc.

Sachez enfin qu’avec l’huile de colza, le soja représente une des rares sources alimentaires d’oméga 3 (acide alpha-linolénique).

Tous ces éléments plaident en faveur d’une consommation accrue de soja. Mais cela n’a visiblement pas dissuadé Afssa d’instruire un dossier à charge contre lui. A cause de ce rapport, il faut d’ores et déjà s’attendre à ce qu’une large partie de la population se détourne de cet aliment pourtant plein de promesses, comme cela s’est déjà produit en Nouvelle-Zélande où, après une campagne médiatique habilement orchestrée par la toute puissante industrie laitière, les ventes de « soyfoods » se sont littéralement effondrées.

REFERENCES
(1) Messina MJ. Legumes and soybeans: overview of their nutritional profiles and health effects. Am J Clin Nutr. 1999 Sep;70(3 Suppl):439S-450S.
(2) M Onozawa, K Fukuda, M Ohtani, H Akaza, T Sugimura and K Wakabayashi. Cancer Prevention Division, National Cancer Center Research Institute, Tokyo, Japan. Effects of soybean isoflavones on cell growth and apoptosis of the human prostatic cancer cell line LNCaP. Japanese Journal of Clinical Oncology, Vol 28, Issue 6 360-363.
(3) Renea A. Jarred, Mohammad Keikha, Caroline Dowling, Stephen J. McPherson, Anne M. Clare, Alan J. Husband, John S. Pedersen, Mark Frydenberg and Gail P. Risbridger. Induction of Apoptosis in Low to Moderate-Grade Human Prostate Carcinoma by Red Clover-derived Dietary Isoflavones. Cancer Epidemiology Biomarkers & Prevention Vol. 11, 1689-1696, December 2002.
(4) Bawadi HA, Bansode RR, Trappey A 2nd, Truax RE, Losso JN. Inhibition of Caco-2 colon, MCF-7 and Hs578T breast, and DU 145 prostatic cancer cell proliferation by water-soluble black bean condensed tannins. Cancer Lett. 2005 Feb 10;218(2):153-62.
(5) Qu H, Madl RL, Takemoto DJ, Baybutt RC, Wang W. Lignans Are Involved in the Antitumor Activity of Wheat Bran in Colon Cancer SW480 Cells. J Nutr. 2005 Mar;135(3):598-602.
(6) Cassidy A, Bingham S, Setchell KD. Biological effects of a diet of soy protein rich in isoflavones on the menstrual cycle of premenopausal women. Am J Clin Nutr. 1994 Sep;60(3):333-40.
(7) Strom BL, Schinnar R, Ziegler EE, Barnhart KT, Sammel MD, Macones GA, Stallings VA, Drulis JM, Nelson SE, Hanson SA. Exposure to soy-based formula in infancy and endocrinological and reproductive outcomes in young adulthood. JAMA. 2001 Aug 15;286(7):807-14.
(8) Goldman LR, Newbold R, Swan SH. Exposure to soy-based formula in infancy. JAMA. 2001 Nov 21;286(19):2402-3.
(9) Unfer V, Casini ML, Gerli S, Costabile L, Mignosa M, Di Renzo GC. Phytoestrogens may improve the pregnancy rate in in vitro fertilization-embryo transfer cycles: a prospective, controlled, randomized trial. Fertility and Sterility, Décembre 2004. Vol. 82, No 6, 1509-13.
(10) Merritt RJ, Jenks BH. Safety of soy-based infant formulas containing isoflavones: the clinical evidence. J Nutr. 2004 May;134(5):1220S-1224S.
(11) Miniello VL, Moro GE, Tarantino M, Natile M, Granieri L. Soy-based formulas and phyto-oestrogens: a safety profile. Acta Paediatr Suppl. 2003 Sep;91(441):93-100.
(12) Renaud S, de Lorgeril M, Delaye J, Guidollet J, Jacquard F, Mamelle N, Martin JL, Monjaud I, Salen P, Toubol P. Cretan Mediterranean diet for prevention of coronary heart disease.Am J Clin Nutr. 1995 Jun;61(6 Suppl):1360S-1367S.
(13) de Lorgeril M, Renaud S, Mamelle N, Salen P, Martin JL, Monjaud I, Guidollet J, Touboul P, Delaye J. Mediterranean alpha-linolenic acid-rich diet in secondary prevention of coronary heart disease. Lancet. 1994 Jun 11;343(8911):1454-9.
(14) Kuwahara H, Kanazawa A, Wakamatu D, Morimura S, Kida K, Akaike T, Maeda H. Antioxidative and antimutagenic activities of 4-vinyl-2,6-dimethoxyphenol (canolol) isolated from canola oil. J Agric Food Chem. 2004 Jul 14;52(14):4380-7.
(15) Huede B. Cognitive decline and fatty acid composition of erythrocyte membranes-The EVA Study. Am J Clin Nutr. 2003 ; 77 (4) : 803-808.
(16) Nair J, Vaca CE, Velic I, Mutanen M, Valsta LM, Bartsch H. High dietary omega-6 polyunsaturated fatty acids drastically increase the formation of etheno-DNA base adducts in white blood cells of female subjects. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 1997 Aug;6(8):597-601
(17)Ailhaud G, Guenest P, Fatty acid composition of fats is an early determinant of childhood obesity: a short review and an opinion, Obesity Reviews, No. 5, 2004, 21-28
(18) Aguilera CM, Mesa MD, Ramirez-Tortosa MC, Nestares MT, Ros E, Gil A. Sunflower oil does not protect against LDL oxidation as virgin olive oil does in patients with peripheral vascular disease. Clin Nutr. 2004 Aug;23(4):673-81
(19) Bhathena SJ, Velasquez MT. Beneficial role of dietary phytoestrogens in obesity and diabetes. Am J Clin Nutr. 2002 Dec;76(6):1191-201. Patel AV, Rodriguez C, Bernstein L, Chao A, Thun MJ, Calle EE. Obesity, recreational physical activity, and risk of pancreatic cancer in a large u.s. Cohort. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 2005 Feb;14(2):459-66.
(20) de Lumen BO. Lunasin: a cancer-preventive soy peptide. Nutr Rev. 2005 Jan;63(1):16-21.
(21) Tantivejkul K, Vucenik I, Shamsuddin AM. Inositol hexaphosphate (IP6) inhibits key events of cancer metastasis: II. Effects on integrins and focal adhesions. Anticancer Res. 2003 Sep-Oct;23(5A):3681-9.
(22) Kobayashi H, Suzuki M, Kanayama N, Terao T. A soybean Kunitz trypsin inhibitor suppresses ovarian cancer cell invasion by blocking urokinase upregulation. Clin Exp Metastasis. 2004;21(2):159-66
(23) Murtaugh MA, Ma KN, Benson J, Curtin K, Caan B, Slattery ML. Antioxidants, carotenoids, and risk of rectal cancer. Am J Epidemiol. 2004 Jan 1;159(1):32-41.

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